dimanche 16 décembre 2018

Comme si on jouait au loup..


Comme si on jouait au loup : apprendre à être vigilant sans apprendre à être violent

Lorsque ma fille avait cinq ans, je lui apprenais déjà quelques principes du karaté. Mais je ne commençais pas par lui apprendre à donner des coups de poing ou des coups de pied. Ce qui m'importait avant tout était de lui apprendre à ne pas être touchée, à ne pas être attrapée et à savoir se déplacer pour éviter le danger, un peu comme dans le jeu du loup.

Avec un enfant, cette manière d'apprendre est naturellement ludique. Pourtant, derrière le jeu se trouve quelque chose de beaucoup plus profond : apprendre à observer, à écouter, à sentir ce qui se passe autour de soi et à ne pas agir dans la précipitation.

Le premier réflexe que je souhaitais lui transmettre n'était donc pas celui du combat, mais celui de l'évitement.

Apprendre d'abord à éviter

Dans les arts martiaux, on parle beaucoup de techniques, de frappes, de blocages ou de déplacements. Pourtant, avant même toutes ces techniques, il existe une capacité fondamentale : ne pas se mettre inutilement en danger.

Si l'on peut éviter une chute, on évite la chute. Si l'on peut éviter un conflit, on évite le conflit. Si l'on peut s'éloigner d'une situation dangereuse, on s'en éloigne.

Cette idée me paraît particulièrement importante lorsqu'on enseigne un art martial à un enfant. Il ne faudrait jamais lui donner l'impression que le karaté consiste à apprendre à vaincre les autres. Au contraire, il peut lui apprendre progressivement à mieux se connaître, à contrôler ses réactions et à comprendre qu'une personne réellement forte n'a pas besoin de rechercher la confrontation.

Le jeu du loup était finalement une manière simple de lui faire découvrir cela : voir venir, esquiver, se déplacer, garder son équilibre et rester attentive.

Être consciente de ses propres mouvements

La vigilance ne concerne d'ailleurs pas uniquement les dangers venant des autres.

Je lui apprenais aussi à prendre conscience de ses propres mouvements. Lorsqu'elle se baissait pour ramasser quelque chose, elle devait penser à ce qui se trouvait au-dessus d'elle. Lorsqu'elle se relevait, elle devait savoir où se trouvait son corps par rapport à son environnement. Dans un escalier, il fallait regarder où elle posait les pieds. En courant ou en jouant, il fallait également savoir ce qui se trouvait autour d'elle.

Tout cela peut sembler très éloigné du karaté. Pourtant, c'est précisément cette conscience du corps et de l'environnement qui constitue une partie importante de l'apprentissage.

Le corps n'est pas quelque chose que nous devons simplement faire bouger. Il faut apprendre à l'habiter, à le sentir et à comprendre ses possibilités et ses limites.

Cette attention peut ensuite devenir une forme de vigilance générale.

Regarder avant d'agir

Lorsque nous sommes enfants, nous découvrons progressivement le monde. Nous apprenons à travers nos expériences, nos erreurs et les conseils de ceux qui nous entourent.

Apprendre à être vigilant ne signifie pas vivre dans la peur.

C'est au contraire apprendre à regarder avant d'agir.

Lorsqu'un enfant joue dehors, traverse une rue, descend d'une voiture ou se trouve dans un endroit qu'il ne connaît pas, il doit progressivement apprendre à observer ce qui l'entoure. Il ne s'agit pas de lui apprendre à suspecter tout le monde, mais de lui apprendre à ne pas être complètement inattentif.

La vigilance saine n'est pas la peur. Elle est une présence attentive au monde.

Et cette présence peut également avoir une dimension intérieure.

La véritable maîtrise commence par soi-même

Un pratiquant d'arts martiaux peut apprendre à maîtriser ses gestes, mais la maîtrise du corps n'est qu'une première étape.

Il faut également apprendre à maîtriser sa colère, son impatience, son orgueil et ses réactions.

Il est relativement facile de croire que la force consiste à pouvoir frapper plus fort que quelqu'un d'autre. Il est beaucoup plus difficile de rester calme lorsqu'une personne nous provoque, de savoir s'arrêter lorsque nous sommes en colère ou de renoncer à répondre à une provocation.

C'est là que l'art martial peut prendre une autre dimension.

La force la plus difficile à maîtriser est parfois celle qui se trouve en nous.

Un enfant qui apprend à se contrôler apprend quelque chose qui lui sera utile bien au-delà du dojo. Il pourra rencontrer des personnes qui l'agaceront, connaître des frustrations, subir des injustices ou être confronté à des situations difficiles. Les techniques physiques ne pourront pas résoudre tous ces problèmes.

En revanche, la maîtrise de soi pourra l'aider à ne pas répondre immédiatement sous l'effet de la colère.

Le karaté n'est pas une école de violence

C'est une idée qui me paraît importante à rappeler.

Apprendre un art martial ne devrait pas avoir pour objectif de rendre quelqu'un plus agressif. Bien compris, le karaté peut au contraire apprendre que la force doit être maîtrisée et que le combat ne constitue pas une réponse automatique à un problème.

Il existe une grande différence entre savoir se défendre et rechercher la confrontation.

Savoir se défendre peut donner de la confiance. Rechercher la violence traduit autre chose.

Lorsque j'apprenais le karaté à ma fille, je voulais donc lui transmettre avant tout cette idée : si une situation dangereuse peut être évitée, il vaut mieux l'éviter. Si l'on peut s'éloigner, on s'éloigne. Si l'on peut demander de l'aide, on demande de l'aide.

Et seulement lorsqu'une situation ne peut réellement pas être évitée, il faut savoir réagir de manière adaptée.

La défense ne doit jamais devenir une excuse pour rechercher le combat.

La vigilance et la vie spirituelle

En y réfléchissant aujourd'hui, je trouve que cette notion de vigilance possède également une résonance particulière dans la vie chrétienne.

Le Christ nous demande à plusieurs reprises de veiller. Dans l'Évangile selon saint Matthieu, nous lisons :

« Veillez et priez. »
(Matthieu 26,41)

La vigilance chrétienne n'est évidemment pas une technique de défense physique. Elle concerne d'abord notre cœur et notre vie intérieure.

Être vigilant, c'est aussi apprendre à reconnaître ce qui nous éloigne progressivement de Dieu : une colère que nous entretenons, une rancune que nous refusons d'abandonner, un orgueil qui grandit, une parole blessante que nous aurions pu éviter.

Nous pouvons être très attentifs à ce qui se passe autour de nous et pourtant être complètement inattentifs à ce qui se passe dans notre propre cœur.

La véritable vigilance demande donc les deux : regarder le monde avec attention et regarder aussi notre propre âme avec honnêteté.

Ne pas confondre paix et faiblesse

La non-violence est parfois mal comprise.

Refuser la violence ne signifie pas être incapable de se défendre ou accepter toutes les situations sans réagir. La paix véritable demande parfois beaucoup de courage.

Une personne qui maîtrise sa force possède davantage de possibilités qu'une personne qui ne sait agir que par la violence. Elle peut choisir de parler, de partir, de demander de l'aide, de protéger quelqu'un, de se défendre si cela devient nécessaire ou simplement de ne pas répondre à une provocation.

La maîtrise de soi permet justement de conserver cette liberté de choix.

Dans cette perspective, le karaté peut devenir une école de paix : non pas parce qu'il nierait la possibilité du conflit, mais parce qu'il apprend au pratiquant à ne pas rechercher inutilement celui-ci.

Ce que je voulais transmettre à ma fille

Lorsque je repense à ces moments où j'apprenais le karaté à ma fille, je comprends que je ne cherchais finalement pas seulement à lui apprendre quelques mouvements.

Je voulais lui transmettre une attitude.

Regarder autour de soi. Faire attention à ses déplacements. Ne pas se précipiter. Savoir éviter. Garder son équilibre. Ne pas céder immédiatement à la peur. Ne pas répondre automatiquement à l'agression. Savoir demander de l'aide. Et surtout comprendre que la force n'a de valeur que lorsqu'elle est accompagnée de maîtrise.

Ce sont des enseignements qui dépassent largement les arts martiaux.

De l'enfant au pratiquant, du corps vers l'esprit

Avec le temps, je crois que l'on comprend que le véritable apprentissage ne consiste pas simplement à accumuler des techniques.

Au début, l'enfant apprend à se déplacer.

Puis il apprend à contrôler ses mouvements.

Ensuite, il peut apprendre à contrôler ses réactions.

Et peut-être qu'un jour, il comprend que la plus grande victoire n'est pas nécessairement celle que l'on remporte sur quelqu'un d'autre, mais celle que l'on remporte sur soi-même.

C'est également pour cette raison que je considère le karaté comme beaucoup plus profond qu'une simple activité physique.

Il peut contribuer à développer la confiance, la santé, la discipline et la vigilance, mais il peut aussi devenir un chemin de réflexion sur notre rapport à la force, à la peur, à la colère et aux autres.

Une force au service de la paix

Aujourd'hui encore, je pense que c'est l'un des messages les plus importants que l'on puisse transmettre à un enfant qui pratique un art martial :

Tu n'apprends pas à te battre pour rechercher le combat. Tu apprends à être suffisamment maître de toi pour pouvoir l'éviter.

La vigilance permet de voir venir le danger.
La maîtrise de soi permet de ne pas agir sous l'emprise de la colère.
La confiance permet de ne pas céder facilement à la peur.
Et la non-violence nous rappelle que la force n'a pas besoin d'être utilisée chaque fois qu'elle pourrait l'être.

Finalement, ce petit jeu du loup avec ma fille m'aura appris à moi aussi quelque chose d'important : parfois, les enseignements les plus profonds commencent par les choses les plus simples.

Un enfant qui apprend à regarder autour de lui apprend déjà à être présent au monde.

Un enfant qui apprend à éviter un conflit découvre déjà qu'il n'est pas obligé de répondre à la violence par la violence.

Et un enfant qui apprend à maîtriser sa force commence peut-être à comprendre que la véritable force n'est pas de faire peur aux autres, mais de savoir rester maître de soi.

C'est aussi cela, pour moi, l'esprit du karaté.

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