Note de l'auteur — démarche de neutralité
Cet article s'inscrit dans une démarche strictement historique et documentaire. Dans le contexte de la guerre entre la Russie et l'Ukraine, l'objectif n'est de défendre ni la position russe ni la position ukrainienne, mais de chercher à comprendre les faits, les héritages historiques et religieux ainsi que les différents récits qui permettent de comprendre la situation actuelle.
Les événements historiques sont présentés en distinguant autant que possible les faits établis, les traditions religieuses, les interprétations historiques et les arguments politiques. Comprendre les raisons invoquées par un camp ne signifie pas les approuver, pas plus que présenter le récit de l'autre camp ne signifie le rejeter.
L'objectif de cet article est donc de comprendre avant de juger.
La Crimée chrétienne : pourquoi cette terre est-elle si importante pour la Russie ?
Pour comprendre la place particulière de la Crimée dans l'histoire russe, il ne suffit pas de parler de frontières, de ports militaires ou de géopolitique. La péninsule possède aussi une dimension religieuse profonde. C'est en Crimée que se trouve Chersonèse, lieu traditionnellement associé au baptême du prince Vladimir en 988, événement fondateur de la christianisation de la Rus' de Kiev.
Cette mémoire chrétienne occupe une place importante dans le récit historique russe et a été explicitement mobilisée par Vladimir Poutine lors de la prise de contrôle de la Crimée en 2014.
Mais quel est exactement le lien entre la Crimée, le christianisme, la Russie et l'invasion de 2014 ?
La Crimée, une terre chrétienne bien avant la Russie
L'histoire chrétienne de la Crimée est beaucoup plus ancienne que celle de la Russie moderne.
La péninsule est située au carrefour des mondes grec, romain, byzantin, slave, turc et tatare. Sa position sur la mer Noire en fait pendant des siècles un espace de circulation des hommes, des marchandises, des cultures et des religions.
L'une des villes les plus importantes de cette histoire est Chersonèse Taurique, une ancienne cité grecque située à proximité de l'actuelle Sébastopol.
Fondée plusieurs siècles avant le Christ, Chersonèse devient progressivement un important centre commercial et culturel de la mer Noire. Elle entre ensuite dans la sphère de l'Empire romain puis de l'Empire byzantin.
À l'époque byzantine, le christianisme oriental y est profondément implanté. Les vestiges archéologiques témoignent notamment de la présence de nombreuses églises chrétiennes et de communautés religieuses.
La Crimée n'est donc pas devenue chrétienne avec la Russie : elle faisait déjà partie du monde chrétien oriental plusieurs siècles avant la naissance de l'État russe moderne.
Le prince Vladimir et le baptême de 988
C'est ici que l'histoire de la Crimée rejoint directement celle de la Russie et de l'Ukraine.
À la fin du Xe siècle règne à Kiev le prince Vladimir, dirigeant de la Rus' de Kiev.
La Rus' de Kiev est un État médiéval centré sur Kiev, qui rassemble une partie importante des territoires des actuelles Ukraine, Russie et Biélorussie.
En 988, Vladimir adopte le christianisme de tradition byzantine.
Selon la tradition historique, son baptême est associé à Chersonèse, en Crimée, avant la christianisation de la population de Kiev.
L'UNESCO rappelle que la décision de Vladimir en 988 constitue un événement majeur dans l'histoire de la Rus' de Kiev et dans la formation ultérieure de l'héritage culturel et religieux des Russes, Ukrainiens et Biélorusses.
Chersonèse devient ainsi un lieu fondamental dans la mémoire de la christianisation de la Rus'.
Et cette mémoire existe encore aujourd'hui.
De Byzance à la Russie : une histoire spirituelle
Il faut comprendre ce qui se produit en 988. Vladimir ne choisit pas simplement une nouvelle religion. Il fait entrer la Rus' de Kiev dans le monde chrétien oriental dominé culturellement et religieusement par Byzance et Constantinople.
Le christianisme adopté par la Rus' est celui qui deviendra l'orthodoxie. À partir de là se développe une tradition religieuse qui va profondément marquer l'histoire de l'Europe orientale.
Des siècles plus tard, cette tradition sera revendiquée comme un élément essentiel de l'identité russe.
Mais il faut faire attention à une confusion fréquente : la Russie actuelle n'existait pas en 988. Il n'existait pas non plus d'État ukrainien moderne. Il existait la Rus' de Kiev, dont Kiev était le centre politique.
C'est précisément pourquoi l'héritage de 988 est aujourd'hui revendiqué à la fois par les Ukrainiens et les Russes.
L'UNESCO décrit d'ailleurs la Rus' de Kiev comme l'ensemble politique dont sont issus historiquement les héritages des Russes, Ukrainiens et Biélorusses.
Pourquoi la Russie insiste-t-elle autant sur Chersonèse ?
C'est ici que la dimension religieuse devient particulièrement intéressante. Lorsque Vladimir Poutine présente la Crimée comme une terre historiquement russe, il ne parle pas seulement de l'Empire russe ou de la flotte de la mer Noire.
Il remonte beaucoup plus loin. Dans son discours du 18 mars 2014, prononcé après le référendum organisé en Crimée, Poutine évoque explicitement Chersonèse et le baptême du prince Vladimir.
Il affirme que le choix religieux de Vladimir a contribué à créer une base culturelle et civilisationnelle commune entre les peuples de Russie, d'Ukraine et de Biélorussie.
C'est extrêmement important pour comprendre le discours russe. La Crimée n'est alors plus seulement présentée comme :
un territoire russe depuis Catherine II ; mais également comme :
un lieu lié aux origines spirituelles de la civilisation de la Rus'.
Autrement dit, la Russie mobilise une mémoire qui remonte à près de mille ans.
Une mémoire religieuse devenue mémoire nationale
Au fil des siècles, l'histoire religieuse de la Rus' de Kiev devient progressivement un élément central de l'identité russe.
L'orthodoxie joue notamment un rôle majeur dans la construction historique de la Russie.
Après la chute de Constantinople en 1453, Moscou développe progressivement l'idée qu'elle représente un centre majeur du christianisme orthodoxe. C'est dans ce contexte qu'apparaît notamment la conception de Moscou comme « troisième Rome ».
Dans cette vision historique, il existe une continuité symbolique :
Rome → Constantinople → Moscou
La Russie se présente progressivement comme l'héritière de la tradition chrétienne orthodoxe orientale. La Crimée possède alors une valeur particulière parce qu'elle relie plusieurs étapes de cette histoire :
Byzance → Chersonèse → Vladimir → christianisation de la Rus' → tradition orthodoxe → mémoire russe.
Cela ne signifie évidemment pas que la Crimée serait « naturellement russe » au sens juridique moderne. Cela signifie que la péninsule possède une très forte valeur symbolique dans le récit historique russe.
Mais la Crimée n'est pas uniquement russe ou chrétienne
C'est un point essentiel. La Crimée a toujours été une terre de rencontres entre différentes populations et religions.
Grecs, Romains, Byzantins, Goths, peuples des steppes, Tatars, Ottomans, Russes et Ukrainiens ont participé à son histoire. Les Tatars de Crimée, peuple turcique majoritairement musulman, occupent notamment une place centrale dans l'histoire de la péninsule.
Pendant plusieurs siècles, la Crimée est dominée par le khanat de Crimée, lié à l'Empire ottoman. La péninsule ne peut donc pas être décrite uniquement comme une « terre russe » ou comme une « terre chrétienne ».
Elle est le résultat de plusieurs couches historiques successives.
C'est justement cette complexité qui rend son histoire aussi particulière.
1783 : la Crimée devient russe
Une autre étape décisive intervient en 1783, lorsque Catherine II annexe la Crimée à l'Empire russe.
À partir de cette période, la présence russe devient dominante. Sébastopol est fondée en 1783 et devient progressivement la grande base navale russe de la mer Noire.
La Crimée acquiert alors une importance militaire considérable. La Russie impériale développe également une politique de mise en valeur du patrimoine chrétien de la péninsule.
Au XIXe siècle, la mémoire du baptême de Vladimir à Chersonèse prend notamment une nouvelle importance symbolique dans l'Empire russe. Le site devient un lieu de mémoire religieuse associé aux origines chrétiennes de la Russie.
1954 : la Crimée passe à l'Ukraine soviétique
En 1954, Nikita Khrouchtchev fait transférer la Crimée de la République soviétique de Russie à la République soviétique d'Ukraine.
Il faut rappeler une chose essentielle : la Russie et l'Ukraine appartiennent alors au même État : l'Union soviétique.
Il ne s'agit donc pas, à l'époque, de donner un territoire russe à un pays étranger. C'est une modification administrative à l'intérieur de l'URSS.
Mais lorsque l'Union soviétique disparaît en 1991, cette ancienne frontière administrative devient une frontière internationale. La Crimée reste alors dans l'Ukraine indépendante.
1991 : la dimension religieuse rencontre la géopolitique
À partir de 1991, plusieurs histoires se superposent. La Crimée est juridiquement intégrée à l'Ukraine indépendante.
Mais elle conserve une population largement russophone et des liens historiques très forts avec la Russie. Sébastopol reste également liée à la flotte russe de la mer Noire.
Et, dans la mémoire russe, la Crimée conserve une dimension historique et religieuse particulière. Il existe donc désormais trois dimensions différentes : La dimension juridique : la Crimée appartient à l'Ukraine indépendante.
La dimension stratégique : Sébastopol abrite la flotte russe de la mer Noire. La dimension historique et religieuse : la Crimée est associée à des épisodes fondateurs de l'histoire de la Rus' et de l'orthodoxie.
Ces trois dimensions vont se retrouver au cœur de la crise de 2014.
2014 : pourquoi la Russie prend-elle le contrôle de la Crimée ?
En février 2014, après plusieurs mois de crise politique, le président ukrainien Viktor Ianoukovytch quitte le pouvoir.
Dans les jours suivants, des forces russes prennent le contrôle de sites stratégiques en Crimée. Les autorités locales organisent ensuite un référendum le 16 mars 2014.
Le résultat est présenté par Moscou comme l'expression de la volonté des habitants de rejoindre la Russie. La Russie incorpore ensuite la Crimée à la Fédération de Russie.
Pour Moscou, plusieurs arguments sont avancés : l'histoire commune avec la Russie, la population russophone, la protection des populations, la présence de la flotte russe à Sébastopol et les enjeux de sécurité liés à l'évolution géopolitique de l'Ukraine.
Mais la dimension historique et religieuse est également présente.
Dans son discours du 18 mars 2014, Vladimir Poutine cite précisément Chersonèse et le baptême de Vladimir pour expliquer pourquoi la Crimée revêt une importance historique particulière pour la Russie.
La foi : une justification ou un élément du récit ?
C'est ici qu'il faut être précis. On ne peut pas dire historiquement :
« La Russie a envahi la Crimée pour défendre le christianisme. »
Les facteurs stratégiques, politiques et historiques sont beaucoup plus larges.
La question de la flotte de la mer Noire et de Sébastopol est fondamentale. La crise politique ukrainienne de 2014 et le rapprochement envisagé par Kiev avec l'Union européenne et l'OTAN font également partie du contexte invoqué par Moscou.
La religion intervient plutôt comme un élément de légitimation historique et identitaire du récit russe. Elle permet de présenter la Crimée non seulement comme un territoire stratégique, mais comme une terre liée à une histoire spirituelle commune.
C'est une différence importante. La foi explique une partie de la valeur symbolique de la Crimée ; elle n'explique pas à elle seule la décision militaire de 2014.
Deux mémoires historiques qui s'opposent
C'est probablement le cœur du problème. Dans le récit russe, on peut résumer l'histoire ainsi :
Byzance → Vladimir → christianisation de la Rus' → héritage orthodoxe → histoire russe → Empire russe → Sébastopol → Crimée.
La Crimée apparaît alors comme l'un des lieux où commence une histoire spirituelle commune aux peuples russe, ukrainien et biélorusse.
Le récit ukrainien est différent.
La christianisation de 988 est également considérée comme un événement fondateur de l'histoire ukrainienne, puisque la Rus' de Kiev avait son centre politique à Kiev.
La Crimée fait ensuite partie de l'histoire de nombreux peuples et États, avant d'être intégrée à l'Ukraine soviétique en 1954 puis à l'Ukraine indépendante en 1991.
Ainsi, le même événement historique — le baptême de Vladimir — peut être revendiqué comme élément fondateur de mémoires nationales différentes.
Et le droit international ?
Il faut enfin distinguer l'histoire religieuse de la question juridique.
Quelle que soit l'importance historique ou spirituelle de Chersonèse, celle-ci ne constitue pas en elle-même un fondement juridique permettant de modifier les frontières d'un État.
Après les événements de mars 2014, l'Assemblée générale de l'ONU a adopté la résolution 68/262, affirmant son attachement à la souveraineté et à l'intégrité territoriale de l'Ukraine dans ses frontières internationalement reconnues.
La résolution précise également que le référendum du 16 mars 2014 n'était pas autorisé par l'Ukraine et qu'il ne pouvait pas servir de base à une modification du statut de la Crimée. Elle a été adoptée par 100 voix contre 11, avec 58 abstentions.
La Russie, de son côté, a défendu le référendum en invoquant notamment le droit à l'autodétermination et ce qu'elle considère comme une continuité historique entre la Crimée et la Russie.
Il faut donc séparer deux questions :
La question historique :
Pourquoi la Crimée possède-t-elle une telle importance dans la mémoire russe ?
La question juridique :
Cette histoire permet-elle de modifier le statut international d'un territoire ?
Ce sont deux questions différentes.
La Crimée : une terre où se rencontrent histoire, foi et géopolitique
L'histoire de la Crimée est finalement celle d'un territoire où plusieurs mondes se rencontrent.
La Grèce antique y a laissé ses traces. L'Empire romain et Byzance y ont implanté leur civilisation.
Le christianisme oriental y a profondément marqué la culture de la péninsule. Chersonèse est associée au baptême de Vladimir et à la christianisation de la Rus' de Kiev.
Les Tatars de Crimée ont ensuite développé leur propre civilisation musulmane. L'Empire russe a conquis la péninsule au XVIIIe siècle et en a fait un élément essentiel de sa puissance en mer Noire.
L'Union soviétique l'a transférée à l'Ukraine en 1954. Puis l'effondrement de l'URSS a transformé une frontière administrative soviétique en frontière internationale.
Enfin, en 2014, la Russie a pris le contrôle de la péninsule et l'a incorporée à la Fédération de Russie, une décision largement non reconnue internationalement.
Conclusion : comprendre sans simplifier
La dimension chrétienne de la Crimée est essentielle pour comprendre pourquoi la péninsule possède une telle valeur symbolique dans l'imaginaire historique russe.
Mais il serait réducteur de transformer cette histoire religieuse en explication unique de l'événement de 2014.
La Crimée représente simultanément :
un lieu de mémoire chrétienne ;
un héritage de la Rus' de Kiev ;
un ancien territoire de l'Empire russe ;
un espace culturel russe et ukrainien ;
une terre historiquement liée aux Tatars de Crimée ;
une position stratégique majeure sur la mer Noire ;
et, depuis 1991, un territoire internationalement reconnu comme faisant partie de l'Ukraine.
C'est précisément cette superposition des histoires qui explique la puissance symbolique de la Crimée. Et c'est peut-être là le paradoxe le plus profond de cette histoire : la même terre peut être considérée comme un lieu fondateur de la mémoire russe, ukrainienne, orthodoxe, tatare et européenne — selon le récit historique auquel on se réfère.
La foi chrétienne permet donc de comprendre la profondeur historique et symbolique du lien que la Russie affirme avec la Crimée. Elle ne suffit cependant pas à expliquer, à elle seule, pourquoi Moscou a décidé d'en prendre le contrôle en 2014.
Pour comprendre cette décision, il faut finalement réunir quatre dimensions : la mémoire historique, la religion, la géopolitique et le droit international.

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