Saint Augustin d’Hippone : les émotions humaines et l’humanité du Christ
Les émotions occupent une place importante dans la vie de chacun. La joie, la tristesse, la compassion, la colère, la peur ou les larmes peuvent parfois nous sembler être des faiblesses dont il faudrait se débarrasser.
Pourtant, la tradition chrétienne invite à porter sur les émotions un regard beaucoup plus nuancé.
Saint Augustin d’Hippone rappelle notamment que les émotions ne sont pas mauvaises en elles-mêmes. Tout dépend de la manière dont elles sont vécues et de ce vers quoi elles nous conduisent.
Et pour comprendre cette réalité, il nous invite à regarder le Christ Lui-même.
Le Christ a véritablement connu les émotions humaines
Jésus-Christ n’a pas seulement semblé être un homme.
Il a véritablement assumé notre humanité.
Il a connu la fatigue, la faim, la soif, la souffrance et la tristesse. Il a également connu les émotions qui appartiennent véritablement à une vie humaine.
L'Évangile nous montre ainsi le Christ pleurant devant le tombeau de Lazare.
« Jésus pleura. »
(Jean 11, 35)
Ces quelques mots sont particulièrement bouleversants.
Celui qui va ressusciter Lazare pleure pourtant devant sa mort.
Pourquoi ?
Parce que le Christ n'est pas indifférent à la souffrance humaine.
Ses larmes manifestent quelque chose de profondément humain : l'amour, la compassion et la douleur devant le pouvoir destructeur de la mort.
Saint Augustin considère précisément que ces émotions du Christ ne sont pas une apparence. Elles appartiennent véritablement à Son humanité.
Toutes les émotions ne sont pas des passions mauvaises
Dans la spiritualité chrétienne, il existe une distinction importante entre une émotion humaine et une passion désordonnée.
La colère, par exemple, peut devenir destructrice lorsqu'elle naît de l'orgueil, de la haine ou du désir de vengeance.
Mais une indignation dirigée contre l'injustice ou contre l'endurcissement du cœur peut avoir une autre signification.
L'Évangile nous montre ainsi Jésus regarder avec indignation ceux qui s'opposent à la guérison de l'homme à la main desséchée, tout en étant attristé par l'endurcissement de leur cœur.
L'émotion n'est donc pas automatiquement mauvaise.
Ce qui compte, c'est ce qui habite le cœur et ce vers quoi l'émotion conduit.
Une émotion peut nous enfermer dans l'égoïsme, mais elle peut aussi devenir compassion, miséricorde, courage ou amour.
Le Christ pleure, mais Ses larmes deviennent compassion
L'épisode de Lazare est particulièrement révélateur.
Le Christ sait que Lazare va revenir à la vie.
Et pourtant Il pleure.
Cela nous montre que connaître l'espérance ne signifie pas devenir insensible à la souffrance.
Un chrétien peut croire en la Résurrection et malgré tout pleurer devant la mort.
Il peut savoir que la mort n'aura pas le dernier mot et ressentir néanmoins profondément la séparation d'avec une personne aimée.
La foi ne supprime donc pas l'humanité.
Elle peut au contraire permettre à l'émotion de trouver sa juste place.
Les larmes ne sont pas toujours un signe de faiblesse.
Elles peuvent être le signe d'un cœur qui aime.
Le Christ a également connu l'angoisse de la Passion
Avant Sa Passion, Jésus dit à Ses disciples :
« Mon âme est triste jusqu'à la mort. »
(Matthieu 26, 38)
Au jardin de Gethsémani, le Christ entre dans une profonde détresse.
Cette scène est essentielle pour comprendre le mystère de Son incarnation.
Le Fils de Dieu n'a pas pris une humanité fictive ou incomplète. Il a véritablement assumé notre condition humaine.
Sa souffrance n'est donc pas une simple représentation.
Elle appartient au mystère de l'amour par lequel le Christ accepte librement de porter notre humanité jusque dans la souffrance et la mort.
Apprendre à accueillir nos émotions avec discernement
L'enseignement de saint Augustin peut également nous aider dans notre propre vie.
Nous ne devons pas nécessairement avoir honte de ressentir de la tristesse, de la peur ou de la compassion.
La question chrétienne n'est pas seulement :
« Que ressens-je ? »
Elle est aussi :
« Que vais-je faire de ce que je ressens ? »
La tristesse peut conduire au désespoir, mais elle peut aussi devenir prière.
La colère peut devenir haine, mais elle peut également nous pousser à défendre celui qui souffre.
La peur peut nous paralyser, mais elle peut aussi nous apprendre l'humilité et la confiance en Dieu.
La joie peut devenir égoïsme, mais elle peut également devenir action de grâce.
La vie spirituelle ne consiste donc pas à devenir une personne sans émotions.
Elle consiste plutôt à apprendre progressivement à ordonner notre cœur vers Dieu.
Le Christ nous montre le chemin
En contemplant le Christ, nous découvrons une humanité pleinement vivante, mais parfaitement orientée vers Dieu.
Jésus pleure sans désespérer.
Il peut ressentir une profonde tristesse sans être vaincu par elle.
Il peut manifester une juste indignation sans tomber dans la haine.
Il peut éprouver l'angoisse devant la Passion tout en demeurant dans l'obéissance au Père.
Son humanité nous révèle ainsi ce que peut devenir la nôtre lorsqu'elle est entièrement tournée vers Dieu.
Nos émotions ne sont pas notre ennemi.
Elles ont besoin d'être éclairées, purifiées et transformées.
Une émotion peut devenir une prière
Lorsque nous sommes tristes, nous pouvons pleurer devant Dieu.
Lorsque nous sommes dans la peur, nous pouvons Lui demander de nous fortifier.
Lorsque nous sommes indignés devant l'injustice, nous pouvons Lui demander de préserver notre cœur de la haine.
Lorsque nous éprouvons de la joie, nous pouvons rendre grâce.
Ainsi, même ce qui semble être une faiblesse peut devenir un chemin vers Dieu.
Saint Augustin nous rappelle indirectement une vérité essentielle : être chrétien ne signifie pas cesser d'être humain.
C'est laisser le Christ transformer notre humanité.
Source et travail de réécriture
Article original : « Saint Augustin d'Hippone : les émotions humaines », publié sur Mystique Orthodoxe le 5 juin 2017.
Source indiquée dans l'article original : Orthodox Christian Quotes, Theodorakis.net. Le passage attribué à saint Augustin porte notamment sur les émotions du Christ dans Son humanité et s'appuie sur les passages évangéliques concernant la colère devant l'endurcissement des cœurs, les larmes devant Lazare, le désir de célébrer la Pâque et la tristesse du Christ avant Sa Passion.
Travail de réécriture : l'article a été entièrement réorganisé et développé pour Mystique Orthodoxe. Le texte original, très court, a été transformé en une réflexion plus complète sur la nature des émotions humaines, leur discernement spirituel et surtout leur rapport avec la véritable humanité du Christ.
La réécriture conserve l'idée centrale de saint Augustin : les émotions ne sont pas en elles-mêmes des passions mauvaises. Elles doivent être comprises et orientées selon le bien, la raison et la vie en Dieu.